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The sleeping man

« J'aurais voulu crier, sortir de mon lit, et le frapper au visage.
Mais je ne pouvais pas. »

Burning Oath - Chapter II

« Le bruit de ses bottes métalliques noires annonçaient la fin d'un temps révolu. Une paix effacée. »

Burning Oath - Chapter I

« Tout ceci grâce à une seule magie.
De simples flammes noires. »

Reverse Crescendo

« Cette question lancinante, martelante, est la question qui le définit, à laquelle il faut répondre pour le comprendre. »

Everything Ends Here

« Il comprit que quelque chose de nouveau venait d'arriver. Pour la première fois, son père lui ouvrait son coeur. »

The Ghost Train

« Le dérapage s'accéléra, à donner la nausée, la voiture pivota sur trois cent soixante degrés comme un manège, sans musique, encore et encore.. »
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The sleeping man

Gin Castaway / 25 Mai 2016 / Image


Je ne me souviens plus réellement de ce qu'il s'est passé, après que tout soit devenu noir. Je pense que.. j'étais dans la voiture ? Tout ce que je peux me souvenir est ce bruit sourd, du métal froissé.. Quelque chose comme ça.
Je me suis réveillé dans cette pièce. Je ne suis pas sûr d'où je suis, il semblerait que je ne puisse pas ouvrir mes yeux. Embêtant, n'est-ce pas ? Je peux très bien ressentir la couverture collée contre moi ainsi que ce "bip-bip-bip" derrière moi régulier, mais je ne peux pas ouvrir les yeux, ni parler, ni bouger.

Quelques personnes viennent "me toucher" maintenant régulièrement, et j'essaye toujours de leur parler.

"Quelqu'un peut me dire ce qui est arrivé à mes yeux ? Je ne peux pas les ouvrir." J'essaye, mais mes cordes vocales semblent ne pas pouvoir coopérer, donc.. Je pense que je vais attendre.
Ces personnes semblent savoir ce qu'ils font, ils me "touchent" aux mêmes endroits, à chaque fois, parfois avec leurs doigts, parfois avec quelque chose de pointu. Ils ne disent pas grand chose en général. Ils viennent, font ce qu'il ont à faire, et s'en vont.

Quelqu'un à ouvert un de mes yeux aujourd'hui et à tendu une lampe de poche devant lui. Ça faisait mal, et je ne pouvais pas leur dire d'arrêter. C'était comme, si depuis très longtemps je n'avais pas ouvert les yeux.

Quelqu'un me tient la main maintenant depuis quelques temps, me lisant des histoires. Certains de ces livres, je les ai déjà lu, et j'aurais aimé lui dire, mais je ne peux pas. Cette personne me tient la main dès fois, et s'assois avec moi, sans rien dire. Il n'y a donc que moi, et ce "bip-bip-bip" répétitif.
Je pense que c'est ma mère.

Elle pleurait aujourd'hui. Je voulais la rendre heureuse et non triste. Je lui dirai quand je le pourrai que je voudrais l'aider.

Quelques personnes sont entrés pendant que ma mère était en train de pleurer, disant qu'elle "devait partir", "qu'elle ne devrait pas être là pour ça" mais je n'ai pas reconnu les voix et je ne voulais pas que ma mère parte. J'avais peur. Elle cria de plus belle, disant "Non, il est encore là.", j'aurais voulu clamer, "Bien sûr que je suis là, où aurais-je pu partir ?" puis tout le monde s'en allèrent.

Ma mère est revenu un peu plus tard, renifflant. Elle s'asseya et commença à pleurer encore plus fort, de plus en plus fort, jusqu'à qu'elle soit à la limite de crier. Puis, elle me frappa, à mon visage. Je ne pu dire ce que j'avais fait de mal, mais elle me frappa encore et encore et je ne pouvais dire "Désolé", pleurer ou l'arrêter, je restais là jusqu'à que plusieurs hommes arrivèrent et l'enmenèrent dehors. Deux sont restés, murmurant, et je ne pouvais pas savoir ce qu'ils disaient, jusqu'à que je comprenne le mot "coma".

J'aurais voulu crier, sortir de mon lit, et le frapper au visage.

Mais je ne pouvais pas. Je ne pouvais pas lui dire simplement "Stop", "S'il vous plait, je peux entendre ce que vous dites, ne faites pas ça". Rien. Je pouvais seulement m'assoir ici, jusqu'à qu'il me pique avec un autre objet pointu. Le "bip-bip-bip" constant devena un "bip-bip" plus lent, et je ressentis une légère fatigue. J'aurais voulu leur demander ce qu'ils faisaient.

Je criais au plus au point, mais je ne bougeais pas.
Je ne veux pas mourir. Je ne veux pas disparaître, je veux serrer contre moi ma mère, lui dire que tout va bien, que je suis là et que je vais bien.
Mais..
Je ne pense pas que j'aurais cette chance là maintenant..

"Bip"

"Bip"

...

Burning Oath - Chapter II

Gin Castaway / 03 Avril 2016 / Image


"La lumière luit dans les ténèbres,
et les ténèbres ne l'ont point arrêté.
Ainsi soit-il,
L'histoire de ce feu maudit."
La neige fondait dans la montagne où reposait le grand manoir et Akina était morte depuis plusieurs semaines quand nous avions fini par comprendre la gravité de notre situation.
Elle était morte quand nous l'avions trouvé. Ce fut l'une des plus grandes chasses à l'homme dans l'histoire du Royaume. Elle a porté plusieurs noms, mais le plus connu est certainement "La pleine lune noire".

La magie était très mal vue à l'époque, signe de corruption, sang impur, damné, et autres bêtises. J'étais encore petit à l'époque. Notre famille était grande et puissante, connue et réputée. Nous cachions notre secret depuis des générations, ne l'utilisant que pour des cas extrêmes.
Cependant, cette soif de pouvoir étant devenue insupportable, insatiable et possédant l'une des plus puissantes magies connue à ce jour, un choix logique vint se poser pour notre famille.

Il est difficile de croire qu'il y ait eu un tel tapage à propos d'un acte dont je n'étais pas concerné, encore plus difficile de croire que j'ai pu traverser tout cela, héritié légitime de ma famille.
Mais le traverser était une chose, en sortir, malheureusement, s'est avéré très différent.

Maintenant que notre famille n'existe plus, que la vie autour de moi semble avoir retrouvé un calme stable, je me suis rendu compte que pendant des années j'ai pu imaginer que j'étais ailleurs. J'y étais resté tout ce temps, là-haut, près des ornières dans l'herbe nouvelle, là où le ciel s'assombrit au-dessus des fleurs frémissantes des pommiers et où on sent déjà dans l'air le premier frisson de la neige qui va tomber à la nuit.

Bien que je me souvienne que trop bien la longue et terrible nuit qui nous attendait et des nuits et des jours longs et terribles qui ont suivi, je n'ai qu'à regarder en arrière pour que toutes ces années s'effacent et que je revois ce chaos indescriptible, une image qui ne me quittera jamais.
Je suppose qu'à un moment de ma vie j'aurais pu avoir bien d'autres histoires en réserve, mais maintenant il n'y en a plus qu'une.
C'est la seule histoire que je ne serais jamais capable de raconter.

Dans la petite salle de soin où l'on m'a transporté, on m'a dit que j'avais eu de la chance, et je suppose que c'était vrai. J'étais seul à présent, sans que personne ne sache quoi que ce soit.
Allongé sur le dos, je sentais la nuit d'été filer au passage, chaude et mystérieuse.
Un calme que je ne retrouverais probablement plus.
L'eau pure cristalline de l'endroit se déversait par les bords d'un escarpement en un doux arc de cercle puis retombait en un jet ruisselant d'écume parmi les roches. La cascade se jetait enfin dans un vaste lac, si limpide que chaque petite pierre du fond de cette eau s'y détachait sur un fond de mosaïque multicolore éclatant.

L'immense lac de la région était bordé de quelques buissons dans lesquelles s'ébattaient des oiseaux s'exposant orgueilleusement. Les buissons arboraient des reflets verts, bronze et ocre parmi des sapins qu'on aurait dit parsemés de poudre d'argent.
Le ciel à l'horizon s'assombrissait, traversé soudain par un ruban fourchu d'un éclair. Le grondement lointain de l'orage répercuta son écho assourdi sur le long du mur de la forêt. Le vent ne tarda pas à se lever. Un vent violent commença à se déchaîner, ses rafales, semblables à celles d'un ouragan, soulevaient cheveux et capuches. Soudainement, le vent se calma quelques secondes, et la pluie se dressa en un épais rideau d'eau. La surface du lac blanchit et se mit à bouillonner comme si des millions de petites orbes de plomb avaient été précipitées du ciel. La pluie faucha rapidement les branches des sapins qui s'inclinèrent un instant plus tard. Il pleuvait dans la forêt comme à ciel ouvert.

L'obscurité s'installa rapidement parmi les longs arbres, trouée par les seuls éclairs illuminant ce ciel chaotique, de plus en plus nombreux. L'orage grondait à n'en plus finir, sans discontinuer, dans un vacarme assourdissant.
La cité souterraine était protégée de cette agitation électrique. Niché au creux d'une montagne, similaire à un immense dédale de corridors comme on n'en jamais vu, celle-ci abritait le peuple d'Agora. Une énorme ville sous terre construite au début du règne du Roi.
La porte s'ouvrit doucement, répercutant le bruit de son grincement sur les murs de pierre de la grande cité enfouie. La métropole était déserte à ces heures-ci, le reste de la multitude qui n'était pas partie dormait profondement probablement. Seule une faible agitation atteignait le fond de cette grotte. Le bruit de ses bottes métalliques noires annonçaient la fin d'un temps révolu. Une paix effacée.
Pandore se frotta en temps à autre aux murs lisses de Agora tout en suivant son maître en traînant le pas.

Marethyu arriva devant l'énorme entrée creusée à même la montagne encadrée d'une magnifique porte en pierre détaillée.

- J'espère que tu rentreras vite. J'ai hâte de t'entendre me raconter ce que tu as accompli aujourd'hui.

Marethyu se retourna pour jeter un regard à Pandore, puis s'avança à travers le seuil du portail sans dire un mot.

Une énorme troupe de soldats attendaient patiemment dehors sous une pluie battante. Un bon millier de fantassins rangés dans un ordre exemplaire étaient prêts pour leur voyage.
Un ruban jaune fourcha l'horizon. La nuit semblait pleurer à l'événement sanglant qui se passerait dans les heures à venir.

Le vent souffla sa cape comme une simple feuille de papier à ses mots.

- Bien. Allons-y. » dit-il doucement.

A son commandement, les chefs de divisions crièrent à la volée des ordres dans l'air humide de la soirée. En quelques secondes la lourde armée de métal se souleva et avança dans un pas mécanique.

Burning Oath - Chapter I

Gin Castaway / 09 Février 2016 / Image


"Je suis comme le roi d'un pays pluvieux,
Riche, mais impuissant, jeune et pourtant très vieux.
Je n'ai su réchauffer ce cadavre hébété
Où coule au lieu de sang, l'eau verte du Léthé."
Charles BAUDELAIRE in Les fleurs du mal
La salle principale du trône était plongée dans un noir complet depuis des jours.
La cité souterraine semblait s'être endormie depuis la brusque disparition de son Roi. Seule une faible lueur vint s'écraser sur le sol de la pièce de temps à autre par le cadran de la porte lorsque les lumières dansantes de la cité le permettaient.

Svelte et d'une grande beauté, avec des cheveux blonds sombres, des yeux rouges écarlate et une peau mâte. Ses mains étonnamment longues et agiles, signe d'une délicatesse physique qui vous font demander comment elles peuvent appartenir à un homme de cette carrure portant cette armure bien trop lourde.
Cependant, cette belle apparence cache de sombre choses.

Marethyu provient de la dernière lignée d'une famille royale bannie maudite. Elle porte en elle une très ancienne magie du feu, contée dans de nombreux récits.
Quelques années de cela, cette famille fut l'auteur du plus grand crime contre l'humanité.
Des milliers de personnes sont mortes pendant cette nuit, un cauchemar dont l'on ne se réveille pas. Le chaos était indescriptible, accompagné d'une odeur de sang bouillonnante dans tout le Royaume. On démarque très peu de survivants lors de cette nuit, cependant, ce spectacle décadent laissa une trace indélébile d'une frayeur sans nom.

Tout ceci grâce à une seule magie.
De simples flammes noires.

La famille fut bannie à tout jamais. Chassée, traquée à travers chaque recoin du royaume. Même si les utilisateurs de magie sont peu nombreux, ces flammes avaient leurs limites.
Voici le dernier utilisateur de cette magie perdue.
Un homme bougea dans la pièce plongée dans la pénombre.

- C'est fini. Il est temps de commencer. »

Un chat blanc souleva ses oreilles après avoir entendu son murmure. Il se leva péniblement et se dirigea vers le trône pour rejoindre son maître.
Un léger sourire se peigna sur le visage de Marethyu, quand bien même personne ne pouvait l'apercevoir. Le Royaume allait tomber, aujourd'hui.
Plus personne ne pouvait l'arrêter.
Il se leva puis ouvrit les yeux, en direction de la faible lueur que la porte émanait.

Reverse Crescendo

Gin Castaway / 11 Décembre 2015 / Image


Matins noirs de l'hiver, hantés de vent et de pluie sale, sur la petite place de son université. Le trajet en métro, le quai, l'escalator, la place de la station d'autobus, le café du coin de la rue, la façade de la mairie.
Il se souvenait du sentiment paisible de la vie, il considérait avec stupeur ces jours, pas si lointains, où tout lui semblait installé en son lieu autour de lui, comme dans un tableau bien équilibré, une composition obtenue moins par la rigueur que par la grâce : "J'ai été celui-là".

Il était tombé de sa vie comme on tombe d'un bateau. Il avait suffit d'un seul événement pour que plus rien ne tînt debout des habitudes, des réflexes, des confiances.

Le temps fuyait à grande vitesse, l'éloignant de tout. En novembre, il se crut en janvier accroissant ainsi le temps gâché, la durée de l'abandon et son caractère définitif.
Qu'est-ce qu'il l'avait fait ainsi ?
Cette question lancinante, à travers laquelle il endossait la responsabilité complète de ce qui lui était arrivé, se servant de son désarroi pour s'accabler davantage, est la question qui le définit, à laquelle il faut répondre pour le comprendre.
Il se heurtait à lui-même, il était le premier obstacle de sa propre vie.

Au fond, ce qu'il accueillait à présent comme une souffrance ouverte, il l'avait connu depuis longtemps comme un malaise. On refoule la souffrance. Puis un jour, on lui ouvre la porte. Cette douleur semblait n'être que le réveil d'une autre douleur, très ancienne et très oubliée, qu'il lui semblait reconnaître comme après des années.
Il la reliait à un mot plus simple pour lui : "le destin".

L'envers existe après tout. L'envers de tout ce que nous voyons, tout ce dans quoi nous vivons à travers les jours. Il réside dans le désespoir, la maladie, la solitude, la misère, l'abandon, toutes les agonies. Mais nous préférons ne pas le voir et c'est cela aussi l'enfer : n'être plus vu, ni regardé.

Il n'en voulait pas non plus. Nulle solidarité ne lui venait à l'esprit devant les autres naufragés. Il rêvait de parler à nouveau le langage de tous, de répéter ce qu'ils disaient, de rire de mêmes choses, de s'animer pour les mêmes choses, d'être idiot avec eux, du moment que cela réchauffe, qu'est-ce que cela fait de s'y perdre ?
Il s'étonnait : étranger, alors qu'il avait passé dans cette ville l'essentiel de sa vie, mais aussi mille et mille souvenirs quotidiens ?

La lumière était pauvre, l'air froid. La gare semblait s'être arrêtée dans le temps. Tout, alentour, les taxis, les passants, paraissait supporter la vie comme elle était.

Cependant..
Quelqu'un lui attrapa la main.
Il eut du mal à entendre sa voix. Si loin et pourtant tellement proche.
Elle agrippa son bras comme une corde et attrapa sa tête pour la déposer sur son épaule.

Everything Ends Here

Gin Castaway / 27 Novembre 2015 / Image


Ellen quitta la pièce, laissant Matthew et Bladwin en tête-à-tête. Matthew n'était pas sûr d'apprécier l'idée, finalement il s'était toujours senti plus proche de sa mère Ellen, une femme volubile et aimante, que de son père Bladwin, un homme taciturne, circonspect, qui vivait reclus au milieu de son art.

Un mutisme embarrassant s'installa dans l'appartement, rompu seulement par le tintement de la cuillère contre l'assiette. Matthew lui posa quelques questions sur son collègue disparu, mais tout ce que son père savait était déjà du domaine public. Il lui apprit seulement que l'affaire avait perturbé tout le monde dans le village.

La conversation fut vite épuisée et Matthew ne voyait pas quel autre sujet aborder; en fait, il ne gardait aucun souvenir d'une vraie conversation avec son père. Mais il avait besoin de briser le silence; il se mit alors à raconter son voyage au village voisin. Son père l'écoutait sans rien dire, murmurant à peine son approbation de temps à autre, montrant à l'évidence qu'il ne suivait pas les paroles avec attention, que son esprit était absorbé par autre chose, peut-être par le destin que la maladie lui réservait, peut-être par l'horizon d'abstraction où souvent il se perdait.

Le silence retomba.

Matthew ne savait plus quoi dire. Il resta là à observer son père, sa face pâle et ridée, ses joues creuses, son corps frêle et usé. Son père marchait à grands pas vers la mort et la triste vérité était que, malgré cela, Matthew ne parvenait pas à entretenir une conversation avec lui.

- Comment te sens-tu père ?

Bladwin se figea avec sa cuillère en l'air et regarda son fils.

- J'ai peur, dit-il simplement.

Matthew ouvrit la bouche, prêt à lui demander de quoi il avait peur, mais il se tut avant; la réponse était si évidente. Et ce fut à cet instant, au moment même où il réprima la question qu'il avait au bord des lèvres, qu'il comprit que quelque chose de nouveau venait d'arriver.

Pour la première fois, son père lui ouvrait son coeur.

- Je comprends, se borna à dire Matthew.

Son père secoua la tête

- Non, mon fils. Tu ne comprends pas. Nous vivons comme si notre vie était éternelle, comme si la mort était quelque chose qui n'arrivait qu'aux autres, une menace si lointaine que ça ne vaut pas la peine d'y penser. Pour nous, la mort n'est qu'une abstraction. En attendant, je me consacre aux tâches simples que l'on me donne à l'atelier, ta mère se consacre à l'église et aux gens qu'elle voit souffrir autour d'elle. Toi tu te consacres à vivre ta vie du mieux que tu peux. Notre vie est une perpétuelle distraction qui ne nous laisse même pas prendre conscience de ce dont elle distrait.

Il regarda par la fenêtre et considéra les quelques hommes assis à une terrasse, là-bas, sur la place du village.

Au fond, les gens traversent la vie comme des somnambules, ils poursuivent ce qui n'est pas important, ils veulent de l'argent et de la notoriété, ils envient les autres et s'emballent pour des choses qui n'en valent pas la peine. Ils mènent des vies dépourvues de sens. Ils se bornent à dormir, à manger et à s'inventer des problèmes qui les tiennent occupés. Ils privilégient l'accessoire et oublient l'essentiel, dit-il en hochant la tête. Mais le problème est que la mort n'est pas une abstraction. En réalité, elle est juste là, au coin de la rue. Un jour surgit un médecin qui nous dit : "Vous allez mourir". Et c'est là, quand soudain le cauchemar devient insupportable, qu'on se réveille enfin.

- Tu t'es réveillé ?

Bladwin se leva de la table, déposa son assiette vide dans l'évier et ouvrit le robinet.

- Oui je me suis réveillé.

Il ferma le robinet et revint s'asseoir à table.

Je me suis réveillé pour vivre, peut-être, mes derniers moments, dit-il en regardant vers l'évier. Je me suis réveillé pour voir la vie s'écouler comme l'eau qui disparaît par ce trou. Parfois, je suis pris d'une rage folle contre ce qui m'arrive. Je me demande : Pourquoi moi ? Il y a tellement de gens qui courent les rues, tellement de gens qui ne fichent rien, pour quelle raison faut-il que cela tombe sur moi ? D'un autre côté, j'ai conscience que je ne dois pas laisser ce sentiment de révolte me dominer. Je sens désormais que mon temps est précieux, tu comprends ? Il faut que j'en profite pour revoir ma ligne de conduite et mes priorités, pour m'occuper de ce qui est vraiment important, pour écarter ce qui est insignifiant et faire la paix avec moi-même et le monde. J'ai passé trop de temps enfermé en moi-même, ignorant ta mère, t'ignorant toi, tournant le dos à tout, excepté au combat qui me passionnait. Maintenant que je sais que je peux mourir, je sens que j'ai traversé la vie comme si j'avais dormi, comme si, en réalité, je ne l'avais pas vécue. Et cela aussi me révolte. Comment ai-je pu être aussi stupide ? C'est pourquoi je veux rattraper le temps perdu. Mais je ne sais pas si on m'en laissera le temps..

Matthew resta sans voix. Jamais il n'avait entendu son père s'interroger sur la vie ni sur la manière dont il l'avait vécue, sur les erreurs qu'il avait commises, sur les personnes qu'il aurait dû aimer et auxquelles il s'était dérobé. Au fond, son père lui parlait de leur propre relation, des jeux qu'ils n'avaient pas faits ensemble, des histoires qu'il ne lui avait pas lues au lit, de tout ce qu'ils n'avaient pas partagé.

Matthew resta silencieux, sans savoir quoi répondre; il ressentait seulement un grand et poignant désir d'avoir une seconde chance, d'être dans une prochaine vie le fils de ce père et que ce père soit un vrai père pour son fils.

Oui, comme ça serait bien d'avoir une seconde chance.

Bladwin ferma les yeux quelques secondes avant de les réouvrir et de reprendre.

- Parfois, je me réveille le matin avec l'espoir d'avoir fait un cauchemar et que finalement tout va bien. Mais, au bout de quelques secondes, je m'aperçois que ce n'était pas un cauchemar, mais la réalité.
Il hôcha la tête
Tu n'imagines pas combien c'est pénible de se réveiller avec un espoir et de le perdre aussitôt après, comme si quelqu'un jouait avec moi, comme si la vie était un jouet et moi un enfant.
- Il ne faut pas que tu sois triste.. Nous sommes là.
- Comment veux-tu que je ne sois pas triste ? Je suis sur le point de tout perdre, de quitter les gens que j'aime, et tu voudrais que je ne sois pas triste ?
- Tu.. tu y penses tout le temps ?
- Non, parfois seulement. Il y a certains matins où je pense à la mort, mais c'est assez rare. En fait, la plupart du temps, je cherche surtout à me consacrer à la vie. Tant que je suis en vie, j'ai toujours l'espoir de vivre. On ne peut pas toujours regarder le soleil, on ne peut pas toujours penser à la mort.

Son regard se posa automatiquement sur la fenêtre proche de lui, le soleil commençait à se lever. Quelques secondes plus tard, il posa son regard sur son fils.

Je ne m'en sortirais pas, Matthew. Tu sais, je me suis détaché des choses de ce monde. Je préfère maintenant rester ici à entendre le gazouillis d'une hirondelle ou le murmure des arbres sous le vent. Ça me parle bien davantage que l'incompréhensible et futile cacophonie humaine.
- Je comprends.
- ..Je voudrais te demander pardon de ne pas avoir été un meilleur père.
- Oh, ne dis pas ça. Tu as été un père formidable.
- Non, et tu le sais très bien.

Il haleta.

J'ai été un père absent, je me suis peu occupé de toi, je passais mon temps plongé à l'atelier, dans mon monde.
- Ne t'en fais pas. J'ai toujours été très fier de toi, tu sais ?

Le vieux Bladwin sourit, dans un regain d'énergie dont il ne pensait plus être capable.

- La plupart des gens traversent la vie comme des somnambules. Ils veulent posséder, gagner de l'argent, consommer sans cesse. Les gens sont tellement grisés par l'accessoire qu'ils en oublient l'essentiel. Ils veulent perdre du poids, retrouver leur jeunesse, et rêvent d'impressionner les autres.

Il respira profondément, pour retrouver son souffle, et regarda son fils.

Sais-tu pourquoi ?
- Non, pourquoi ?
- Parce qu'ils ont faim d'amour. Ils ont faim d'amour et ne le trouvent pas. C'est pour cela qu'ils se tournent vers l'accessoire. Les maisons, vêtements, bijoux.. toutes ces choses ne sont que des dérivés. Ils manquent d'amour et cherchent des substituts.

Il secoua la tête.

Mais ça ne marche pas. L'argent, le pouvoir, la possession.. Rien ne remplace l'amour. C'est pourquoi, lorsqu'ils acquièrent quelque chose, leur satisfaction est éphémère. Et à peine qu'ils ont entre leur main le dit présent, qu'ils cherchent déjà autre chose. Cependant, aucune de ces choses ne procure une satisfaction durable parce qu'aucune d'elles n'est vraiment importante. Ils se démènent tous pour s'approprier quelque chose qui se dérobe. Quand ils acquièrent ce qu'ils désirent, ils sentent en eux un vide. C'est parce que qu'ils désiraient autre chose. Ils veulent de l'amour, pas des objets ou autre. Ceux-ci ne sont que des ersatz qui masquent l'essentiel.
- Mais.. tu n'étais pas comme ça..
- C'est-à-dire ?
- Tu ne pensais pas à toutes ces choses, non ?
- J'ai suivi un autre chemin. Je n'ai jamais voulu être riche, c'est vrai. Mais je t'ai négligé. Et ça, c'est la pire des choses.

Il haleta de nouveau.

Tu sais, j'en suis arrivé à la conclusion que le plus important, c'était de nous consacrer aux autres. De nous consacrer à la famille et à la communauté. Il n'y a que ça qui puisse nous combler. Il n'y a que ça qui ait du sens.
- Mais, ton travail avait du sens.
- Je le pense, oui.
- Alors, ça valait la peine.
- Mais, j'ai dû le payer en négligeant ma famille..
- Oh, ce n'est pas grave. Je ne me plains pas, Maman non plus. Nous allons bien et sommes fiers de toi.
- Je n'ai jamais compris pourquoi les gens ne voient pas ce qui me paraît évident. Ils se fâchent, s'affligent, s'inquiètent pour des bagatelles, poursuivent le superflu. C'est un peu pour ça que je me suis réfugié dans mon monde..

Un silence plana pendant quelques secondes. Bladwin tapa des mains.

Allez, tu es sûrement très occupé aujourd'hui. Je vais aller prendre ma douche si tu le veux bien.
Bladwin se leva péniblement et se dirigea vers les longs couloirs de la maisonnette, laissant Matthew seul.

Dans les grands moments de désespoir, Bladwin se raccrochait à ces idées. L'espoir fait vivre dit-on souvent.

The Ghost Train

Gin Castaway / 27 Novembre 2015 / Image


Un monde tout entier bourdonnait d'activités par-delà les sombres remparts des montagnes, pourtant, la nuit semblait déserte à Satône, aussi creuse que les ventricules flasques d'un coeur froid et mort.
Elle frissonna et s'enfonça un peu plus dans le siège passager.
Tandis que la voiture descendait le ruban sinueux de bitume, les arbres et les rocs donnaient l'impression de flotter, comme de simples images oniriques, sans véritable substance.
Chassée par un vent furieux, la neige fondue tournoyait dans les faisceaux des phares. Mais la tourmente, elle non plus, ne pouvait combler le vide.
La vacuité qu'éprouvait Naera était intérieure.
La nuit débordait, comme toujours. C'était seulement son âme qui ne contenait plus rien.

Elle observa l'homme à côté d'elle un instant. Penché sur son volant, le dos un peu vouté, il scrutait la route devant lui, avec une expression qui aurait pu sembler à n'importe quel visage neutre et impénétrable, mais après douze ans, Naera y lisait à livre ouvert.
Ils avaient tenté de retrouver leur bonne entente de jadis. Et une fois encore, ils avaient échoué.

Ils étaient toujours prisonniers des chaînes du passé.

Dans cette courbe, le paysage changeait. Le flanc de la montagne, sur leur droite, formait un angle plus aigu, tandis que de l'autre côté de la route, le plus éloigné, s'ouvrait un sombre ravin.
Quelques secondes avant de sortir de la courbe, Naera eut le pressentiment d'un danger.
Dans la ligne droite qui suivait le virage, un camion de livraison était immobilisé en travers de deux des voies de circulation, à une quinzaine de mètres devant eux.

Apercevant l'éclat des phares de la voiture, le conducteur du camion regarda par la vitre de sa cabine. Le sombre rideau de la nuit et de la neige se referma si vite que Naera n'aperçut aucun détail du visage de l'homme.
En dépit des efforts, la voiture commença à glisser. L'arrière partit vers la gauche, et Naera se vit en train de s'éloigner doucement du camion.
Ce mouvement régulier, incontrôlable, ressemblait aux transitions entre les scènes d'un mauvais rêve. Un brusque haut-le-coeur lui tordit l'estomac.
Reprendre le contrôle de la voiture, voilà le seul espoir.

Mais le dérapage s'accéléra, à donner la nausée, la voiture pivota sur trois cent soixante degrés comme un manège, sans musique, encore et encore.. Jusqu'à que le camion fût de nouveau dans leur champ de vision. Pendant une seconde, pendant qu'ils continuaient à glisser et à tourner, Naera eut la certitude que leur voiture allait réussir à franchir l'obstacle.
Puis, le pare-chocs avant, côté conducteur, percuta l'arrière du camion.
Le bruit du métal torturé déchira l'air.

Au point d'impact, la voiture ébranlée sembla comme soufflée par une explosion, et elle alla s'écraser contre le rail de protection.
Il y eut une dernière secousse, et la voiture s'immobilisa, le coin avant gauche légèrement soulevé, sans doute accroché à un montant du garde-fou. Pendant une seconde, le silence fut si profond que Naera en fut tout étourdie, puis il fut brisé par la violente expiration qu'elle laissa échapper.
Naera n'avait jamais ressenti un si formidable soulagement.

La voiture recommença à glisser.
Elle s'inclina sur sa gauche. Le garde-fou était en train de se rompre, miné par la rouille, peut-être.

- Il faut sortir ! hurla l'homme qui l'accompagnait, en bataillant follement avec la fermeture de sa ceinture de sécurité.

Naera n'eut même pas le temps de détacher la sienne, ni de saisir la poignée de sa portière.

Le garde-fou céda et la voiture bascula dans le ravin.
Naera avait une totale impression d'irréalité. Son cerveau reconnaîssait l'approche de la mort, mais son coeur affirmait obstinément son immortalité. Acceptait-elle mal l'imminence de sa propre disparition ?
Dans le vacarne que faisaient les montants et les rails du garde-fou qui dégringolaient, la voiture dérapa sur le versant glacé, puis se renversa lorsque la pente devint plus raide.
Suffoquant, son coeur battant à grands coups, douloureusement serrée par sa ceinture de sécurité, Naera espéra que leur véhicule allait rencontrer un arbre, un affleurement rocheux, quelque chose, n'importe quoi, qui arrêterait leur chute. Mais le flanc de la colline semblait nu.

Elle perdit le nombre du compte de tonneaux de la voiture. Peut-être n'y en eut-il que deux, parce que le haut et le bas, la droite et la gauche n'avaient plus de signification. A chaque fois, sa tête venait frapper violemment le toit et elle était presque assommée.
La voiture se retourna sur son toit et dans cette position, elle continua à s'enfoncer dans le ravin qui paraissait sans fin, avec un vacarme métallique.

Les ténèbres étaient totales, sans la moindre faille, comme s'ils étaient dans un train fantôme hermétiquement clos filant sur des montagnes russes à la vitesse de l'éclair.